Mibaise_FR

400 ans dans le silence de l'histoire

Hendrik Cornelisz. Vroom

Vaisseaux de la Compagnie des Indes en mer, ca. 1600 - ca. 1630

Huile sur toile 104x199 - Rijksmuseum Amsterdam

Gilles MIBAISE

 

Citoyen de Liège • Chef Marchand de la V.O.C. • Premier européen à mettre le pied sur le sol australien

 

Cette année, le 25 octobre 2016, nous célébrons le 400ème anniversaire de l'accostage des premiers navigateurs européens sur le sol australien. Le Disque de Hartog qui atteste de leur présence est actuellement préservé au Rijksmuseum d'Amsterdam et on y lit:

 

“1616 DEN 25 OCTOBER IS HIER AENGECOMEN HET SCHIP D’EENDRACHT VAN AMSTERDAM DE OPPERKOOPMAN GILLIS MIEBAIS VAN LVICK SCHIPPER DIRK HATICHS VAN AMSTERDAM DE 27 DITO TE SEIL GEGHN NA BANTVM DE ONDERKOPMAN IAN STINS DE OPPERSTIVIERMAN PIETR DOOKE VAN BILL (.......)”

 

Dirk Hatichs, mieux connu sous le nom de Dirk Hartog, est largement cité dans tous les ouvrages historiques comme le "découvreur" de l'Australie et, pour cette même raison, l'île la plus occidentale de l'Australie est aujourd'hui désignée sous le nom de Dirk Hartog Island.

Assez étonnamment, on ne trouve en revanche aucune trace de la première personne mentionnée sur cette plaque commémorative, à savoir Gillis Miebais. A l'occasion du quadri-centenaire n'est-il pas (grand) temps de restaurer une vérité historique et de rendre hommage à cet homme?

Commençons cette fascinante recherche historique avec comme seule clé d'entrée la référence à Luick (Liège). Aujourd'hui ville belge, Liège était à l'époque la capitale d'une principauté neutre au cœur de l'Europe.

 

Eric Pirard

Liège, le 24 Octobre 2016

Pour me contacter : eric.pirard_at_gmail.com

 

Cartes de la ville de Liège par Merian l'ainé dans Topographia Westphalia (1647)

1) Vue paysagère de la ville de Liège montrant la Meuse avec au premier plan le Pont d'Avroy

et dans le fond le Pont des Arches

 

2) Vue rapprochée de la cathédrale Saint Lambert dominant la Place du Marché (69). Notre-Dame-aux-Fonts est la petite chapelle (9) située à l'ombre de la cathédrale. La flèche indique la localisation de la maison natale de Gilles Mibaise à l'entrée de Féronstrée.

Elle donne sur l'arrière vers la Halle aux Viandes (58).

Né dans un monde privilégié

 

Gilles Mibaise est né en 1571 dans la maison « A raskignoux » (au rossignol) tout à l’entrée de Féronstrée. Cette rue, qui partait de la place du Marché, était l’une des artères principales du Liège médieval. Son père était marchand de vin et un membre actif du métier des « vignerons et sclaideurs » de la ville de Liège. Gilles fut baptisé, comme tous ses frères et sœurs, à Notre-Dame-aux-Fonts une petite chapelle à l’ombre de la cathédrale Saint Lambert qui comptait à cette époque parmi les édifices les plus élevés du monde ! Notre-Dame-aux-Fonts ne nous est connue qu’au travers de quelques dessins et plans de ville car elle a été détruite à la révolution liégeoise (1795) tout comme la cathédrale elle-même ! Mais heureusement, les fonts baptismaux qui étaient déjà considérés comme l’un des trésors de l’art mosan furent sauvés de toute destruction. Ils sont aujourd’hui encore visibles dans la collégiale Saint Barthélémy.

Notre-Dame-aux-Fonts et les fonts baptismaux

 

3) Dessin exceptionnel attribué à Wenceslas Hollar (ca. 1649) représentant la cathédrale St Lambert et la petite chapelle de Notre-Dame-aux-Fonts où Gilles Mibaise sera baptisé en 1571.

 

4) Fonts baptismaux dits de St Barthélémy datant du début du XIIème siècle. Ils étaient déjà considérés comme une merveille de l'art mosan ce qui leur valu d'être sauvés lors de la destruction de la chapelle Notre-Dame-aux-Fonts. La plupart des liégeois du XVIème siècle et, en particulier, les enfants de la famille Mibaise seront tous baptisés sur ces fonts.

Marchands papistes et orangistes

 

Gilles est né trois ans après la bataille de Heiligerlee qui marque le début de la guerre de Quatre-Vingts ans opposant les Provinces Unies à l’Espagne. La principauté de Liège n’était théoriquement pas impliquée dans ce conflit, mais étant donné sa situation géographique, il lui était difficile en ces temps troublés de maintenir sa neutralité. Certaines familles étaient clairement « papistes » et supportaient le camp catholique tout en faisant du commerce avec l’Espagne, tandis que d’autres étaient plus discrètement « orangistes », plus proches des idées de la réforme protestante et faisaient affaire avec les marchands hollandais. Plusieurs marchands liégeois surent tirer profit de cette situation particulière pour faire fortune en dehors des corporations officielles (les 32 métiers). Ce fut notamment le cas de ceux qui se lancèrent dans des activités nouvelles comme la production de soufre, d’alun ou de poudre à canon. Le plus fameux et le plus riche des marchands de ce temps fut Jan de Corte alias Curtius dont la splendide maison qu’il se fit construire de 1597 à 1603 est toujours visible comme l’un des plus beaux édifices de la ville de Liège. Curtius fut le fournisseur officiel de poudre et de boulets de canon pour la couronne d’Espagne pendant plusieurs décennies. Ses bonnes affaires déclinèrent toutefois très rapidement avec la trêve de douze ans (1609-1621) dans la guerre qui opposait l’Espagne aux Pays-Bas. Il choisit de quitter Liège en 1613 pour développer la sidérurgie à Lierganes, mais il y mourut quelques années plus tard loin de son pays natal.

La Halle aux Viandes et la Maison Curtius

 

5) Halle aux Viandes de Liège (construite en 1545) et accueillant aujourd'hui l'Office du Tourisme.

 

6) Maison Curtius (1602) qui abrite aujourd'hui le Musée Curtius. Sa splendeur témoigne de la richesse de certains marchands au tournant du XVIème siècle.

Une famille influente

 

La famille Mibaise est très bien introduite au sein de la bourgeoisie influente de la cité représentée par les “32 métiers”. Il suffit pour s’en rendre compte de considérer les noms de famille des beaux-frères et belles-sœurs de Gilles : Chokier, Herlet, Liverlo, etc… Toutes ces familles jouent un rôle politique important sous le règne plutôt libéral du prince évêque Ernest de Bavière (1554-1612) et leur influence sera encore plus grande encore dans la seconde moitié du XVIIème siècle.

L’on sait par un testament daté du 24 novembre 1576, que Gilles était déjà orphelin à l’âge de cinq ans. Ce même testament précise que ce sont les frères ainés de la famille Mibaise, Pierre et Jean, qui prendront en charge leurs plus jeunes frères et sœurs. On ne sait pas précisément si Gilles fut placé sous la responsabilité de Jean ou de Pierre, mais ce que l’on sait avec certitude c’est que la dernière mention de la présence de Gilles Mibaise à Liège correspond au 18 Mars 1607, jour où il apparaît comme parrain de Jean Mibaise, petit-fils de son frère Jean et fils de son cousin Nicolas marié à Gertrude de Liverlo. Le fait qu’aussi bien Jean Mibaise que son fils Nicolas seront tous deux commissaires de la ville de Liège (en 1593 pour Jean et 1623 pour Nicolas) indique une fois encore que la famille Mibaise jouissait d’une position influente au début du XVIIème siècle.

Cependant, pour comprendre pourquoi Gilles sera recruté par la V.O.C. comme opperkoopman (chef marchand) à bord de l’Eendracht le 15 octobre 1615, il est sans doute important de regarder du côté des autres frères et sœurs de Gilles et en particulier du côté de quelques alliances qui pointent en dehors de la région liégeoise.

La Maison au Léopart et les armoiries des Mibaise

 

7) La Maison au Léopard est datée de 1475 et considérée aujourd'hui comme la plus vieille maison de Liège. Elle fut construite juste après la destruction complète (hormis les églises et le palais des Prince-Evêques) de la ville de Liège en 1472 par Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne.

 

8) Armoiries de la famille Mibaise : "Parti en I d'argent à l'arbre de sinople terrassé du même, en II d'or à trois pics de mineurs d'argent emmanchés de sable, passés en sautoir, un posé en bandes, et deux posés en barre, les pointes tournées vers les bords de l'ecu" (Van den Berg et Bouhon, Armorial Liegeois, t. II, 1882, p.67).

Je ne vis jamais gens de meilleur coeur...

 

Jehenne Mibaise, la sœur ainée de Gilles est née avant 1559 et mariée à un homme du nom de Gobbel Lensen (une consonance assez hollandaise). Nous savons avec certitude que la famille Lensen habite dans la Maison du Léopard, pratiquement en face de la Maison du Rossignol de la famille Mibaise ! Le 10 décembre 1605, cette même maison est transférée aux filles du couple Sylliken et Catherine qui y vivront avec leurs maris respectifs : Claude Lamet et Mathy (le jeune) Liverlo. Il est intéressant de noter que la plus vieille maison de la ville de Liège, identifiée comme telle par dendrochronologie en 2008, est justement la Maison du Léopard. Cette maison totalement inconnue des non-initiés est située dans l’arrière-cour d’un magasin de chaussures. Mathy (le jeune) Liverlo, le mari de la nièce de Gilles (Catherine Lensen) est répertorié comme drapier et apparaît régulièrement comme prêteur de la ville de Liège. L’aisance de la famille Liverlo est également illustrée par les propos de Philippe de Hurges qui invité à la veille de son départ pour Maastricht dans la maison de Wathieu Liverlo écrit (1615) : “Je ne vis jamais gens de meilleur cœur à traiter leurs amis, pour peu qu’ils les cognoissent. Celui-cy nous receut et magnifiquement, avec autant de caresses que l’on se pourroit imaginer, aiant invité ses frères et ses parents pour nous monstrer tant plus de bon accueil : et nous faire boire du vin de Beaune le plus excellent et le moins nuisant que je beux en ma vie … ».

 

Mais, il est un autre personnage que Gobbel Lensen qui peut avoir joué un rôle majeur dans la décision prise par Gilles rejoindre la V.O.C. en 1615. Il s’agit de son frère Antoine, né sept ans avant lui en 1564. Antoine est marié à Anne de Berlo et nous avons très peu d’informations quant à ses activités à Liège avant 1619. Toutefois, et même si il convient encore de démontrer qu’il s’agit de la même personne, il est plus que probable que le frère de Gilles soit cet Antoine Mibaise qui sera établi comme agent (secret) des Etats Généraux de la République des Provinces Unies à Dunkerque en 1626. Une grande quantité de lettres envoyées dans les années 1626 à 1631 et portant le nom d’Antoine Mibaise (Antoon Mibassen) ont été préservées. Le nom d’Antoine Mibaise est déjà mentionné dans une lettre de Maurice de Nassau (fils de Guillaume d’Orange) datée du 10 février 1619. Cette lettre est une réponse à une autre lettre reçue de sa sœur Charlotte-Brabantine par l’intermédiaire d’Antoine. Il est bien connu que Charlotte-Brabantine, veuve de Claude de la Trémoille, jouait à cette époque un rôle très important dans la protection des communautés protestantes établies dans la région de Laval en France. Il ne fait donc aucun doute qu’Antoine jouait déjà un rôle important de conseiller auprès de Maurice de Nassau et de sa sœur.

Le nom d’Antoine Mibaise apparaît encore dans un document de février 1619 dans lequel il en appelle explicitement à la protection des Etats Généraux des Provinces Unies après avoir été suspecté par le conseil de la ville de Liège d’avoir participé à une conspiration protestante contre la cité. Antoine eut la chance de s’échapper, mais d’autres membres de cette soi-disant conspiration furent pendus ! Un esprit de semi-tolérance religieuse prévalait à Liège à cette époque, mais il est clair que la situation devenait explosive en raison des tensions croissantes entre le nouveau prince-evêque (Ferdinand de Bavière) et les citoyens de Liège. Selon plusieurs sources, deux ou trois membres de la conspiration furent tués et d’autres définitivement bannis de la cité (parmi eux très probablement Antoine) : “L’an ensuyvant 1619, on at esté en grand, trouble en la Cité, à raison des Hérésie, par quel at esté trouvé et discouvert grand nombre d’Héréticque avoir fait plusieurs assemblée, tenu la presche, tant la cène. Dont en at esté exécuté deux à trois, et plusieurs banî à perpétuité du Pays, [ Chroniques de Liège. ]”

 

Enfin, la personne qui aura exercé la plus forte influence sur Gilles Mibaise est peut-être plus simplement son frère Hubert né six ans avant lui. Hubert était marié à Anne der Haen. Il vivait sur la place du marché dans une maison connue sous le nom « del Gayoulle » lorsqu’il décéda brusquement à l’âge de 33 ans laissant derrière lui une jeune veuve et trois jeunes enfants. Le plus jeune de ces enfants prénommé Jean avait été baptisé le 5 Août 1595 en présence de son parrain et grand-père (Jean der Haen) et de sa marraine et tante Sylliken Lensen (la fille de Jehenne Mibaise).

Ce Jean Mibaise est plus que probablement celui que l’on retrouve dans les archives de la V.O.C. comme directeur de la « factory » d’Ayutthaya (Thaïlande) en 1622 et comme « koopman » (marchand) sur le Weesp en 1623. Il aura accompagné son oncle Gilles sur la route des Indes… à l’âge de vingt ans.

Bien que nous n’ayons pas d’information précise sur les raisons qui poussèrent Gilles à quitter Liège, on peut penser qu’il aura pris cette décision en 1613 lors de la restauration par Ferdinand de Bavière du « Régiment de Heinsberg ». La restauration de ce régime, qui finalement n’aboutira pas, aurait impacté très sévèrement les libertés et le rôle politique joué par les marchands et bourgeois de la cité de Liège.

Vaisseaux de la V.O.C. par Hendrik Cornelisz. Vroom 1600-1630

 

9) Une série de vaisseaux partant pour les Indes (Le Mauritius et d'autres vaisseaux quittant le Marsdiep).

Aventures down under.

 

Gilles Mibaise a 45 ans lorsqu’il est engagé le 15 octobre 1615 comme « Opperkoopman » (la plus haute fonction à bord) sur l’Eendracht. Il n’a aucune expérience de l’océan et son schipper Dirk Hartog (36 ans) n’a jamais navigué vers les Indes. L’Eendracht quitte Texel le 23 janvier 1616 en compagnie du Bantam et du Trouw. Il suit de près le WestFriesland qui est parti la veille et le Gouden Leeuw qui, parti de Rotterdam, les précède de deux jours. Le jour même du départ, le froid est intense au point que 21 personnes et 8 soldats demandent à débarquer avant même le départ tant leurs pieds sont gelés ! Parmi eux figure le barbier de l’Eendracht, un homme de première importance à bord, également appelé le « heelmeester ». Reste le sous-barbier un homme qui s’occupe de l’hygiène journalière à bord mais n’a pas de réelle formation en médecine.

Dans sa première lettre, écrite avant même le départ, adressée aux actionnaires de la V.O.C., Gilles Mibaise ne désespère pas de recruter rapidement un barbier disponible sur une autre bateau. Quelques jours plus tard, le 2 février 1616, il écrit à nouveau priant que Dieu leur accorde un voyage prospère jusqu’aux Indes « biddende Godt Almaghtigh een voorspoedige ende prospere reys te willen verlenen » et demandant qu’on lui pardonne de ne pas avoir transmis le « monsterrol » ou liste des tous les passagers et soldats montés à bord.

Le 9 février 1616, le bateau arrive en vue de Madère et Gilles Mibaise écrit : « wij zijn Godt loff in onze vloote ende in ons schip in goeden doene ende sints ons vertreck allen door goeden windt gehad uyt genomen de twee a drie dagen na ons vertreck van Tessel de Heere Almachtich will ons de reste van onse voyagie aldus laeten overbrengen ». Cette lettre, rapportée par Jans Pietersen de Hoorn sur son voyage de retour vers les Pays-Bas dit fondamentalement que tout va bien à bord et qu’ils ont bénéficié de vents favorables… Au moment d’écrire, tout le monde est en bonne santé à bord, à l’exception d’un malade et de deux passagers qui sont déjà décédés en chemin !

Un caporal nommé Marten Martenssen originaire de Statin a été recruté et est payé 13 florins par mois.

Le 21 février, ils décident de jeter l’ancre à Maio. Les conditions sanitaires étaient préoccupantes, surtout à bord du bateau parti de Rotterdam (Gouden Leeuw) ou 40 personnes étaient malades. Sur le Bantam l’équipage souffrait déjà de scorbut et il fut donc décidé de saisir toute occasion de trouver de l’eau et des fruits frais.

Lorsque les cinq bateaux arriveront au Cap Lopez (Port-Gentil,Gabon) le 27 mars, 64 (ou 63) personnes seront déjà décédées (principalement sur le Gouden Leeuw)! Seuls six décès sont à déplorer sur l’Eendracht et une douzaine de personnes sont malades. Comme l’eau n’étais pas bonne sur l’Ile de Mayo (Cap Vert), ils décident d’aller à Annabon où il y avait des fruits en abondance. Mais la flotte accusera beaucoup de retard en raison de l’absence de vents et de courants contraires qui obligeront les bateaux à rester sous la ligne pendant deux mois et demi ! Le Gouden Leeuw et le WestFriesland perdront le contact avec la flotte, les « opperstuurlienden » des trois bateaux restants mettront des chaloupes à la mer pour reconnaître les eaux. Finalement, le 10 juin ils estimeront que les courants sont favorables et qu’ils peuvent mettre voile vers le Cap de Bonne Espérance.

Dans la troisième lettre co-signée par Dirk Hartog, on parle aussi des comptes. Ils eurent la chance de croiser quelques bateaux portugais desquels ils reçurent quelques tonneaux de vin, d’huile et des raisins. Des fromages hollandais qui n’étaient pourtant plus très frais furent donnés en échange. Le pain de leurs propres provisions était très bon, mais « d’eerste brootcamer is niet gebleckt maar wel geharpuyst soo dat her brood daar seer naar smaekt » Le vin était très bon, aussi bien le français que l’espagnol. Le « gealsemde» ne fut pas commandé « pittig genoeg ». Même la viande et le lard s’étaient jusqu’à présent bien conservés… mieux que le stokvis.C’était de la nourriture avariée qui fut plus jetée par-dessus bord que consommée.

Les haricots s’étaient mal conservés tandis que les pois et les « grutten » étaient encore passables. Les sucreries étaient réservées aux malades et il y en avait beaucoup trop peu.

L’Eendracht arrive finalement seul au Cap de Bonne Espérance le 5 août 1616.

Les pilotes (stuurlieden) étaient d’avis que « gien baet doen en souden in tseyl te gaen, maar wel achterstier varen ende procedert van de stroom die nordelyck loopt ». Quatre personnes décèdent encore sur la route entre Cap Lopez et le Cap de Bonne Espérance ce qui porte à 14 les pertes en hommes depuis le départ. (ce qui n’avait rien d’exceptionnel à l’époque).

Il n’y avait pas encore de colonie au Cap de Bonne Espérance, celle-ci ne sera fondée qu’en 1652… ils ne furent donc pas accueillis par des compatriotes. Une centaine d’indigènes assez bienveillants vis-à-vis des hollandais vivaient alors sur la côte mais ils n’avaient rien d’autre à offrir que de l’eau potable. Une vingtaine de passagers vont quitter le bateau pour acheter des moutons en pénétrant 4 à 5 miles à l’intérieur des terres. Mais, ils devront rebrousser chemin en raison du mauvais temps. Une expédition de 104 personnes bien armées sera organisée avec l’aide de quelques autochtones, mais sans succès également. Ce qui fut sans doute une bonne chose car il apparut plus tard que ces indigènes avaient l’intention de donner une raclée à leurs ennemis habitant la baie de Saldanha avec l’aide des hollandais. Ils avaient en réalité eux-mêmes des animaux en quantité et les hollandais étaient furieux d’avoir dû faire une telle expédition épuisante pour rien…

La troisième expédition vers l’intérieur des terres fut mieux préparée. Une centaine de personnes furent accompagnées de quatre guides indigènes tandis qu’une bonne quantité d’indigènes étaient retenus à bord du bateau… tant qu’on ne livrerait pas suffisamment de bœufs. Finalement plus de 150 pièces de bétails furent trouvées dans un rayon de 4 à 5 miles. Le bétail nécessaire fut payé avec du cuivre, le reste laissé aux indigènes et les captifs furent relâchés. Comme il n’y avait toujours pas de moutons, il fut décidé d’aller vers Robben Island. Vingt hommes débarquèrent mais ils ne trouvèrent à grand peine qu’un seul mouton… il y avait bien quantité de « robben » et de pingouins… mais personne n’en voulait.

Le bateau repartira du Cap de Bonne Espérance le 27 août en faisant des copies de quelques lettres trouvées dans une boite sous une grosse pierre près de la rivière. L’une était du jacht t’Hart parti vers Bantam, l’autre du Mauritius qui retournait vers la patrie. Leur propre lettre est bien arrivée sous forme d’une copie dans le « Journal du voyage de la côte de Coromandel vers la patrie avec le bateau de Swarten Beer» sur lequel Adriaen Jansen d’Edam était schipper et Franco van der Meer opperkoopman.

Pour la première fois en cette année 1616, les bateaux de la V.O.C. ont reçu l'ordre de suivre une nouvelle route vers les Indes. Cette route, dite de Brouwer, leur impose de rester le plus longtemps possible sous la même latitude avant de remonter vers l'Indonésie. Nettement plus rapide, cette solution n'est toutefois par sans risque comme en témoignent les très nombreux naufrages répertoriés sur la côte de l'Australie Occidentale dans les décennies qui suivent. Les marins de l'Eendracht seront très chanceux car au lieu de se heurter aux récifs traîtres qui s'étirent le long de la côté, ils accosteront à l'endroit qui s'appelle aujourd'hui "Cape Inscription" sur l'île Dirk Hartog.

 

A suivre…